levieuxfossile

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Un conte de Noël par le vieux fossile

C'était un dimanche vers la fin du jour, et c'est arrivé comme ça, après avoir grondé mon chien pour une bêtise qui m'échappe. Il s'est assis sur son derrière blanc, tournant vers moi sa truffe  humide. Il paraissait las, les yeux mi-clos. Il a longuement baillé, puis bizarrement, il m'a déclaré :

-         Tu m'emmerdes avec tes rosiers !

Sur le coup, je n'ai pas réagi. La sottise en question m'est revenue, et je lui ai déclaré :

-         Et alors, tu serais heureux, toi, si ton chien faisait crever les rosiers à force de lever la patte ? Ecoute-moi bien, Le Chien, les fleurs je t'interdis de les arroser ! Tu comprends ? Pour ça, il y a des arbres…chez le voisin. Et puis quand même, nous sommes quasiment entourés de champs, maïs, tournesol, blé, seigle, tu n'as que l'embarras du choix ! Fais un effort bon sang, Pour tes besoins, va chez les voisins mais pas ici !

Et puis brusquement j'ai réalisé que mon chien venait de parler. J'en suis resté coi, il en a profité pour enfoncer le clou :

-         Mais tu ne sais pas ce que tu veux à la fin, m'a-t-il répondu. Quand je lève la patte dans ton jardin tu m'engueules et si je franchis la barrière tu brames Je mange dans ta main quand tu dis « oh il est beau le toutou, qu'est-ce qu'il va lui donner le papa ? Viens mon gamin, mange…Et moi je mange ! Et encore, je dois saisir avec  délicatesse, le cul sur le carrelage froid ! Parce que môssieur exige que je mange des gâteries, assis, et ce n'est pas tout ! Pleut-il que je dois présenter mes pattes à peine boueuses avant de rentrer dans la maison pour que môssieur les nettoie. Comme un chien de salon, l'une de ces pestes qui aboient sans cesse et sans motivation. Mais je suis un grand bouvier, moi, pas un chien de cirque ou de salon…  Et puis aussi, tiens, pendant que j'y suis : pourquoi veux-tu que je me couche devant la cheminée quand crépite une grosse bûche ? Je crève de chaud avec mon pelage, sans compter que c'est dangereux, les escarbilles ça pète et ça brûle…La pâtée, n'en parlons pas ! Toujours pareil !  Viande blanchie, haricots en boîte, carottes véreuses, nouilles en veux-tu en voilà ! Jamais un peu de fantaisie, je sais pas moi, un brin de thym, une odeur de romarin, un bouillon de bœuf ou de volaille, du pain ou de la soupe épaisse, ça améliorerait l'ordinaire… Tandis que toi tu sors au restaurant pour te goinfrer de foie gras, de tournedos Rossini, de turbot rosé à l'arête, de desserts onctueux, de la variété quoi ! Moi, nenni ! Avec ce régime-là, je pète et voila que tu rouspètes. Alors, tu ne m'aimes plus ?

J'étais sidéré ! Mon chien qui parle… C'est pour ça que bêtement je lui ai demandé :

-         Mais tu parles ! Ce n'est pas possible, tu es un chien qui parle ?

Il m'a répondu :

-         Mais ne sois pas bête ! Tiens, c'est bien un mot à toi, ça. Bête, bête, bête, comme si je devais être autre chose !  Eh oui, patron, je parle. Nous autres, les bêtes, quand nous avons des revendications à formuler, nous parlons. Nous parlons assez peu il est vrai, ou bien alors ça ne se voit pas. Mais trop c'est trop, je dois te mettre en garde. Plus de collier étrangleur à partir de ce jour, plus de gamelle mais une assiette, plus de laisse, vive la liberté. La liberté, encore un mot qui nous est impropre à nous, les animaux. Vais-je chez les voisins autrement que pour lever la patte que tu me rappelles d'une voix anxieuse. Si je joue après un chevreuil, un lapin, ou un goéland sur la plage, tu t'époumones dans ton sifflet.  Je n'ai pas droit de renifler une femelle, tu es tout de suite sur mon dos pour me sermonner. Je ne voudrais pas dire pour la paix des ménages mais toi, hein, tu te gênes peut-être ? Combien de fois ai-je fermé les yeux. Carré blanc. Alors, faut que ça change ! Au lieu d'aligner des rosiers dans ton jardin, plante des réverbères, non mais.

Sur cette dernière considération, mon chien est parti bouder dans son panier. Moi, je m'interrogeais : un chien qui parle, voyons, voyons, ça ne se peut pas.  C'est une aberration de mon esprit. Le début de la sénilité. Un miracle, ou peut-être un cauchemar. Pris d'un doute j'ai allumé l'ordinateur. Sur Google, je n'ai rien lu de semblable. Sur Yahoo non plus. Pris d'un doute, je me suis approché de la corbeille où mon chien faisait la gueule. En signe d'apaisement, mais aussi pour en avoir le cœur net, j'ai tendu la main, tenté une caresse.

-         Laisse-moi tranquille a-t-il grogné la truffe entre les pattes avant.

A présent, j'en étais convaincu, mon chien était doué de parole.

 

Ma nuit n'a pas été sereine. Elle était peuplée de lièvres qui hurlaient quand on leur faisait le coup du lapin, d'agneaux qui pleuraient quand on leur tranchait l'artère, de poissons qui sanglotaient sitôt hors de l'eau, pendus à l'hameçon. Je me suis éveillé en sueur, le jour pointait. Je me suis juré que les restaurants, c'était fini. Terminés les sandres rôtis, la selle  d'agneau à la périgourdine, le lapin à la royale.

Dans la cuisine, tandis que chauffait le café, je me suis penché sur le chien :

- Bonjour mon chien. Alors on vient faire sa pipisse ?

- Laisse-moi dormir a-t-il grommelé, l'est trop tôt !

Quand même, ça me turlupinait cette histoire de chien qui parle. J'ai pris le portable et je suis retourné dans la chambre pour ne pas que le chien m'entende. J'ai composé le numéro du vétérinaire. Une voix ensommeillée m'a répondu :

            - J'écoute…

            - Docteur, vous n'allez pas me croire, mon chien parle, il parle comme un humain !

            - Ecoutez mon vieux, cessez vos fadaises et foutez-moi la paix, c'est mon jour de repos je n'aime pas être dérangé par des fadas.

Au second appel, il m'a conseillé de prendre une douche froide.

Au troisième appel, il avait laissé décroché.

 J'étais seul avec une joie mal contenue. Alors j'ai appelé les enfants.

Ils ont beaucoup ri. Aline m'a demandé si j'avais mangé certains champignons que Diane ramasse…, Hervé m'a conseillé d'arrêter l'abus de vin jaune et Yann a hurlé « au secours mon rhinocéros parle ! ». Même son de cloches du côté suisse. Isabelle m'a raconté qu'elle venait de rencontrer le dahu, et Florence m'a répondu « oh non, pas toi ! Les pétards c'est plus de ton âge », bref, j'étais bien seul. Si encore Diane avait été là, elle m'aurait cru parce qu'elle aurait entendu le chien parler, mais elle se prélassait sous les tropiques, peau brune et doigts de pieds en éventail. Mais avec qui, bon sang, partager mon bonheur ? Une idée lumineuse, elles m'atteignent rarement celles-là, m'est pourtant venue. Eh bien, pardi, partager ma jubilation avec le chien !

Je suis revenu dans la cuisine, j'ai débouché un savagnin et disposé deux verres, on ne sait jamais, le chien…

Mais il a définitivement clos dégustation et réjouissance en me demandant :

-         Dis, patron, t'aurais pas un oreiller ? C'est quand même pas très confortable la bannette.

J'ai bu, je l'avoue, j'ai bu plus que de raison. J'ai égoutté la bouteille de savagnin.

La journée ne fut pas de tout repos. A la demande du chien, j'ai disposé oreiller et couverture dans la corbeille.  Il a commis des essais infructueux pour lever la patte dans les toilettes trop hautes. Pour le déjeuner, il a exigé un beefsteak et des frites. Sans ketchup. Au cours de l'après-midi, il a revendiqué la place avant passager, dans la voiture et nous avons fait une promenade motorisée de plus de cent kilomètres. Et râleur avec ça : « t'as oublié ton clignotant, vas-y quoi, traîne pas, accélère, attention, tu suis de trop près, eh toi, tu veux ma photo, traînard va ! ». Evidemment, toutes ces récriminations ont mutilé quelque peu mon bonheur. D'autant que pour le dîner, il a exigé manger dans la belle porcelaine de belle maman. Comme il léchait son assiette, celle-ci a dansé la valse sur la table. Quatre. Il en cassé quatre.

Bon, je me suis dit, demain il faudra réaménager la maison en conséquence. Et le chien s'est endormi béat, la gueule dans le creux d'un oreiller douillet.

Mais le lendemain, ce fut pire. Le chien s'est pris pour un syndicaliste. Il a voulu que j'écrive tout un manifeste en son nom, une sorte de droits universels du chien.  

·        Tous les êtres humains et les chiens naissent libres et égaux en dignité et en droits.

·        Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés, sans distinction aucune entre les humains et les chiens, notamment de race, de couleur, de sexe.

·        Nul ne sera tenu en esclavage, en laisse, ni en servitude.

·        Chaque jour ton chien tu promèneras.

·        Tous sont égaux devant les repas, à quantité égale, à heures régulières.

·        Dans ta maison, ton chien tu logeras.

·        Etc.

Ce fut une journée révolutionnaire.

Les journées suivantes furent les jours sombres d'une occupation, Le chien avait hissé un drapeau noir avec deux os croisés en son centre, au-dessus de sa corbeille.

Evidemment, puisque nous étions égaux en droits, ce qui devait arriver arriva, nous nous sommes fait la guerre. Mes amis, il fallait voir ce que devenait l'intérieur de la charmante chaumière, si joliment apprêtée par Diane ! Des poils partout parce que ni lui ni moi ne voulions céder. Puisque nous étions égaux en droits, chacun devait assurer sa corvée de ménage. Or, le chien ne voulait rien savoir. Et ce n'est pas tout ! Je devais cacher mes chaussons considérés comme une arme fatale et que le chien cherchait à détruire. Il boudait son os en caoutchouc, exigeant des os de gigot. Problème ! Le boucher voulait bien me vendre un os mais avec le gigot autour. A ce rythme là, Diane trouverait à son retour une armée de gigots dans le congélateur. J'ai voulu négocier, ce fut en vain, le chien faisait de la résistance sur l'os de gigot. Finalement, une indigestion du chien fut à l'origine d'une fragile suspension des armes. Un cessez le feu provisoire.

Le lendemain, 24 décembre, le chien n'était pas au mieux de sa forme. L'œil éteint, les babines pendantes, et la queue basse, le chien était cloué dans sa corbeille. J'ai bien tenté une main caressante dans la direction  du camp retranché mais un grognement sourd m'a fait comprendre que l'on ne touche pas au patrimoine en période de crise.

Ce fut une journée longue et triste. Le ciel bas rejoignait les branches dénudées des arbres dans des gangues grises et mornes. Des corbeaux se rassemblaient sur les basses branches du tremble. Ballet noir. J'ai tenté de mettre des chants de Noël sur la platine, mais le chien s'est mis à hurler la mort. Il prétendait imiter Tino Rossi dans Petit papa Noël. Tentative vaine. Finalement, nous nous sommes accordés pour écouter La messe des trépassés de Rameau.

Il n'y a pas eu de dinde, pas d'oie farcie, ni saumon fumé, ni huîtres, ni 13 desserts, mais un bouillon cube que nous avons lapé, chacun dans son coin.

Plus tard, dans mon lit, j'ai regardé la télévision tandis que le chien ronflait sous sa couverture, corbeille près du radiateur.

Noël ! Zut ai-je pensé en m'éveillant, dans un souci de conciliation, nous avons oublié de mettre nos chaussons devant le sapin. Le chien va encore faire la gueule. Et puis je me suis souvenu que les chiens ne chaussent pas des chaussons. Décidemment, je commençais à penser chien, à vivre chien.

Je me suis levé. Le souvenir des jours passés m'oppressait. Je redoutais une nouvelle déclaration des hostilités.

Lorsque je me suis approché de la corbeille, le chien a remué sa queue en gémissant doucement. Il ne disait rien. Quand j'ai approché ma main pour la première caresse matinale, il s'est mis sur le dos, les quatre pattes en l'air, joyeux, amical. Tout en le caressant, je lui ai demandé : « As-tu bien dormi ?» Et le chien m'a léché la main. J'étais tout ému et des larmes ont roulé sur mes joues. Se pourrait-il ?…ai-je pensé.

Près de la porte, j'ai appelé : « viens Le Chien, viens pisser ». Et sitôt franchie la porte, le chien est allé arroser…mes rosiers.

Alors c'était donc bien vrai ? Ca existe le miracle de Noël ? Et quand j'ai pris mon petit-déjeuner, le chien s'est assis sur le carrelage, attendant le petit bout de pain beurré.

Oui, enfin.

Et c'est là que le téléphone a sonné. C'était Diane. J'ai mis le haut-parleur.

-         Joyeux Noël mon mamour a-t-elle dit. Vous me manquez trop tous les deux, je rentre demain.

Et le chien, entendant sa maîtresse, a fait :

-         Ouaf, ouaf ! Dans un élan joyeux.

 

 

 

S.D-V

 

 

 



10/12/2009
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