levieuxfossile

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Quelques extraits de "BonheuR" par le vieux fossile

Amis bonjour,

 

En ce dimanche 24 janvier, où le ciel terne éteint toute couleur, le vieux fossile vous offre les premières pages d’un manuscrit en cours.

N’hésitez pas à exprimer vos avis, un vieux fossile, c’est inoffensif.

 

BonheurS

 

Copain…

 

 

 

C’était un soir où le soleil et les nuages incendiaient les collines roussies par l’automne. J’avais entendu deux coups de feu, sitôt suivis par le hurlement lugubre d’un chien.

J’étais sorti sur le pas de la porte. L’air du bocage était encore tiède, pourtant l’haleine humide du Pays d’Auge sentait déjà l’hiver. L’écho du hurlement s’était perdu au-dessus de la vallée qui conduit à Blangy-le-Château. J’avais rentré les trois pots de géraniums, et puis j’avais tiré la porte. Simplement. Dans ma chaumière, j’ai refusé que l’on pose des serrures.

Je me souviens. J’avais bu un grand bol de lait cru et j’étais retourné à ma table de travail. C’était la saison où j’écrivais le dénouement de Nous n’irons plus au bois. A un moment, une plainte s’était élevée. Chaude et douce. J’avais suspendu ma plume. Le silence. Une branche du marronnier raclait le dos rond de la remise appuyée au logis. Et puis à nouveau, j’avais perçu une plainte devenue craintive ; elle sourdait contre le bas de la porte. Je m’étais dressé, j’avais fait quelques pas dans le silence revenu. Doucement, j’avais ouvert la porte sur la nuit. Un chien se tenait à demi allongé sur la pierre du seuil. Le carré de lumière l’éclairait, du sang poissait son pelage. Il avait déposé dans mes yeux un regard si confiant que j’avais cherché tout de suite sa blessure. Une vilaine blessure au flanc droit. Alors, j’étais entré pour étendre une couverture devant la cheminée. Puis, avec douceur, j’avais pris le chien dans mes bras. Je l’avais lentement déposé sur la couverture.

Après avoir extrait six plombs de son flanc droit, sanguinolent, j’avais désinfecté et pansé la blessure. Il y a toujours un fagot sec dans la cheminée, à portée de mains des bûches prêtes à être sacrifiées. J’avais craqué une allumette.

Le lendemain, dès mon apparition dans la grande pièce, le chien voulait me manifester sa joie, mais la douleur était encore vive. Sa queue battait, tel un signe amical. Tout le jour, il se perdit dans ma contemplation. Et moi, je me levais sans cesse pour venir le flatter.

C’est ainsi que nous sommes devenus inséparables. Je l’ai appelé Copain.

 

 

L’ami…

 

 

Je l’appelle « l’ami ». Il vit en bougon sauvage au milieu de tout un monde affairé, celui du Haras des Aulnes. La première fois que nous nous sommes rencontrés, il m’a fixé intensément, avec une insistance et une indiscrétion tranquille. Puis, il a hoché la tête. C’était gagné.

Nos deux solitudes nous unissent. Plus un certain regard sur le monde.

L’ami est une sorte d’anarchiste. Contestataire et grande gueule, il ne se contente pas de dénoncer, ses idées sont percutantes, dérangeantes parfois, mais toujours marquées par le bon sens. Je ne sais presque rien de lui sinon ce qu’il veut bien lâcher. Et c’est bien ainsi. On m’a dit « un jour, on ne sait plus quand, il est arrivé au pays venant on ne sait d’où. Il s’est installé dans le haras délabré, aidé par Armand, un vieux charpentier pas bavard, et par un jeune tâcheron venu d’une région voisine, il ne paraissait jamais au village. Du haras vétuste, il a sauvé ce qui pouvait l’être, rénové ce qui tenait encore debout, dégagé ce qui était perdu et reconstruit durant d’interminables mois, labourant, semant les herbages en jachère, jusqu’à obtenir une herbe qui rendait jaloux plus d’un. C’est comme ça, qu’on a su, ici, qu’il était le nouveau propriétaire des lieux. Ensuite il a crée une piste tapissée de sable blond longue de 800 mètres, ainsi qu’une interminable ligne droite en terre. Puis, l’ouvrage achevé, du bel ouvrage à ce que l’on apercevait au loin, il a disparu. Je ne saurais vous dire, monsieur, durant combien de temps. Un jour, il est revenu au volant d’un van. Trois chevaux, trois trotteurs bais, magnifiques, ont sitôt brouté l’herbe du haras, derrière des lisses blanches et neuves. D’autres vans ont suivi, délivrant leurs cargaisons de chevaux fringants aux robes luisantes avec des épaules longues et des allures rasantes sitôt libérés dans les herbages. Il a embauché deux jeunes grooms, le vieil Armand donnait encore un coup de main pour l’entretien du domaine. Longtemps après, une femme est venue. Une belle inconnue portant une longue chevelure blonde qui volait au vent quand elle chevauchait. Puis, un enfant est né. Marc. Celui-la, on le connaît bien, il a fréquenté l’école communale. Plus tard, on s’est aperçu que la jeune femme blonde, la maman de Marc, s’était évaporée. On ne l’a plus jamais revue. Le haras s’est étoffé. On a appris, peu à peu, que Jean Maréchal, c’est le nom du propriétaire du haras, devenu le Haras des Aulnes, se faisait un nom d’entraîneur, avec une flatteuse réputation de connaisseur. Peu après, on a appris qu’il avait été un grand jockey, là-bas, aux amériques. Mais ici, c’est comme cela, monsieur, que ça a commencé ».

L’ami Jean n’a jamais été conciliant. Il est craint et respecté. N’empêche, il n’y a pas homme plus généreux que lui dans tout le canton.

 

 

 

 

 

La nuit parfois…

 

 

 

La nuit fait son lit dans le val où la maison s’abrite. Quand je me lève pour écrire, elle dort tout contre la porte. Elle s’enroule dans les plis du parterre herbeux, se drape dans les feuillages assoupis qui bordent la rivière, puis elle prend ses aises, efface la colline. La nuit est lourde, son sommeil sent l’iode et la sève.

Elle est ma compagne quand je bleuis mon manuscrit en cours d’une écriture fine et raturée. Tel un ouvrier ébéniste, je rabote les adjectifs, je scie les longueurs, je sculpte verbes et temps, je polis la phrase sans vernir le texte, préférant la patine au brillant. Ainsi, tout doucement, vient l’aube quand disparaissent les étoiles. Parfois, l’une d’entre elles s’attarde avant de s’évanouir. Là, se lève une lueur maussade et blafarde, le ciel balance, il penche vers le bleu de l’infini ou le gris des nuages.

Alors seulement, je pose le stylo, car la faim me tiraille.

 

 

 

 

Camille…

 

 

 

Maman vient de téléphoner. Maman vit seule dans une ville qui s’ennuie, au nord de la France. Forcément, cela devait déteindre.  Sa voix n’avait plus cette coloration malicieuse qui faisait d’elle, la plus radieuse des femmes.  « Camille, que t’arrive t-il ? Es-tu malade ? ». « Mais non, mon grand, ne t’inquiète pas, tout va bien. Alors, dis-moi, ta maison ? ». C’est toujours la même question. Le même intérêt pour la maison. Les petits faits. Le ciel changeant. J’ai tenté d’expliquer : « Tu sais, Camille, je vis dans les lumières. Celle du ciel est souvent voilée. Celle du bocage est tendre, verte, parfois rousse. Celle-ci chante, et quand elle chante, c’est qu’elle est heureuse sous la bruine qui effleure les feuillages. Enfin, la lumière de la mer, toute proche. Toi, tu connais les terrils baignés par une lumière mélancolique, mais celle qui éclaire la Manche est unique. Combien de grands maîtres ont essayé de la saisir pour l’immortaliser ! Il faut la voir ». Timidement, Camille a répondu « quand ? ». Et c’est là que j’ai compris. J’ai dit « bientôt ». Alors Camille a retrouvé sa voix enjouée et malicieuse pour demander « j’emporterai des meubles ? ». La voix de Camille, c’est une lumière à laquelle je ne résiste pas.

« Bientôt », signifiait « attends un peu ». Je dois encore apprivoiser ma solitude. Une forme de lâcheté pour ne pas dire « viens ».

 

 

 

 

Pedro

 

 

 

L’histoire de Pedro est liée à cette maison.

Je venais d’emménager lorsque je reçus un étrange appel téléphonique.

-          Vous êtes bien le fils de Camille ?

-          Oui Madame.

-          Pouvez-vous sauver un vieux cheval ?

-          Pardon ?

-          Oui, Camille m’a dit que vous avez un grand herbage et une écurie.

-          Certes, mais…

-          Mais il part à l’abattoir après-demain, Monsieur, sauvez-le !

-          Madame, je suis désolé je n’y connais rien aux chevaux !

-          Toute sa vie il aura été un bon et loyal serviteur. Je le connais bien, c’est Pedro, le cheval de mon voisin. Il était de tous les travaux, de toutes les corvées. Tombereau, charrue, il était vaillant, courageux. Et puis l’âge, la mécanisation, même chez mon voisin, un vieux retardataire… Pedro est condamné vous seul pouvez le sauver, c’est Camille qui…

Camille, Camille ! Je venais à peine de quitter Paris, j’avais encore le nez dans mes turpitudes, je n’étais qu’un citadin en mal de campagne, un citadin en souffrance qui venait s’isoler dans un monde inconnu, que ferais-je d’un vieux cheval à qui, nécessairement, il conviendrait de donner des soins ! Décidemment, Camille exagérait. C’était donc toujours pareil, il suffisait que j’aborde un sujet, une contrée, pour que Camille m’en cru le spécialiste. Encore une fois elle dépassait les bornes. J’ai dit fermement non à la dame dont la voix chevrotait.

La nuit a rompu les amarres de la raison.

Le lendemain je roulais en direction du nord.

Une montagne de muscles, voici tel que m’apparût Pedro. Reclus dans une écurie sombre que seul un minuscule soupirail frangé de toiles d’araignées arrachait aux ténèbres, Pedro attendait la mort. Je m’approchai. De grands yeux tristes se fixèrent sur moi. Je tendis  la main, il approcha son nez. Ses naseaux suintants déposèrent comme une caresse sur le dos de ma main.

Je ne me suis pas demandé comment j’allais le loger dans une écurie qui ne sentait plus le crottin depuis au moins un siècle. Je ne me suis pas posé la question du transport dans l’immédiat, ni celle de l’enclos de la pâture, je ne me suis pas avoué que je n’y connaissais rien, vraiment rien à l’entretien des équidés, non, je me suis tourné vers le vieux paysan matois et j’ai demandé :

-          Combien pour le racheter ?

Et ce ne fut pas facile ! Pensez donc, un vieux compagnon, et courageux avec ça, qui pouvait encore rendre tant de services, ah monsieur, et que c’était un déchirement, et qu’un cheval pareil, monsieur, on n’en trouverait plus, bah l’abattoir, oui, ça rendait quelques sous, etc.

Pedro m’a coûté une petite fortune mais le transport était compris, et avec ça licol, longe et cuirs.

Le vieux grigou a sorti Pedro de son cachot fétide. Les sabots ferrés faisaient clic et clac dans la cour et c’était impressionnant cette montagne paisible qui se déplaçait avec docilité. Une robe pommelée, de longs cils blancs et des grands yeux doux plus tout à fait tristes, comme si Pedro comprenait que sa vie se prolongeait, venait se lier à mon destin, à mon ermitage.

J’ai fait rentrer du foin, de la paille et du picotin, j’ai travaillé comme un forcené pour clôturer efficacement l’herbage, Pedro patientait dans l’écurie. J’ai rendu l’écurie à sa fonction première, désinfection et peinture blanche, pendant que Pedro broutait dans son pré. Et chaque soir nous nous parlons, nez contre nez, joue contre joue, ah il en connaît des confidences, le bougre, mais à nous deux, lui dans ses muscles puissants et moi dans mes habits nouveaux, nous avons mutuellement repris confiance en la vie.

 

(Manuscrit protégé SDLSPl)

 

 

 

 



24/01/2010
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