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Hommage à mon chien fidèle

Un incident technique m'a tenu hors de portée du blog, de longues semaines durant. Ce même incident n'a enregistré que partiellement le dernier texte paru Hommage à mon chien fidèle.

La fréquentation du blog, côté exploitant, me permet de constater qu'après une ligne croissante de lecteurs, le phénomène inverse s'observe, probablement dû à au long silence occasionné par la panne.

Aux fidèles d'entre vous je présente mes excuses, et je comprends le désintérêt des autres.

Voici enfin la version complète du dernier article tel qu'il aurait dû paraître.

Le vieux fossile  sort d'un long silence forcé.  Nul doute qu'il va manifester un regain de réflexions et de bouteilles à la mer. N'hésitez pas à exprimer vos réactions, mais aussi à m'adresser vos propres articles. Nulle censure ici.

 

Copain chien fidèle

 

 

 

 

Noueux comme un cep de vigne, cassé sur sa canne, il traverse à pas comptés le pré où ondulent folle avoine et brizes. La maison en colombages et torchis d'où il vient est proche, deux longueurs de chaîne d'arpenteur. C'est un vieux monsieur au visage émacié.

Il gagne la frondaison des aulnes, là chante la rivière sous les grands arbres épanouis.

Une niche, un rectangle de cailloux blancs, un banc. Le banc est en bois de hêtre, sur la niche, une inscription est clouée, face au quadrilatère couvert de myosotis.

Ici repose un être qui posséda la beauté sans vanité, la force sans insolence, le courage sans férocité, et toutes les vertus de l'homme sans ses vices. Ce n'est qu'un juste tribut à la mémoire de Copain, chien fidèle.

 

Il avait découvert cette citation dans l'almanach Vermot, l'avait recopiée sur papier parcheminé en rondes italiques, avec application, pleins et déliés, probablement en tirant la langue comme un écolier appliqué.

A pas comptés, il s'approche des myosotis, croise ses mains sur sa canne. En a-t-il poussé des soupirs, les yeux humides, fondant son regard sur la terre qui recouvre le plaid écossais, ultime protection, dernier geste d'amour. Ainsi vient-il chaque soir, au prix d'un grand effort, quand le dernier rayon d'or caresse le pré, glisse sous les aulnes, effleure le quadrilatère comme un baiser.

Les premiers jours qui suivirent la disparition, le vieil homme ne comprenait pas. Il se levait, étonné de n'entendre point son chien bouger dans la corbeille en osier. A l'heure du premier café, sa main cherchait la fourrure noire, fauve et blanche, sur le dos pattes ouvertes qui attendait la prime papouille. Qu'il fut au jardin dans la rosée, au cœur de la journée dans le clair-obscur de l'atelier, Copain était son ombre à qui il parlait avec douceur. Il lui disait le chant du coucou « écoute ! », ou bien il expliquait « tu vois mon chien, avec quelques orties coupées au fond du trou de plantation, les tomates seront gaillardes ». « Encore une journée sans pluie » disait-il en scrutant l'aube et le chien levait son regard vers la limpidité du ciel. Au cours de l'après-midi, il ouvrait la porte de l'atelier. Un geste convenu sur le passé car il n'utilisait plus guère ciseaux et bédane, varlope ou scie sterling, dans l'odeur persistante du bois, la scie à ruban ne chantait plus. Copain se couchait sur des copeaux, un atelier sans copeaux est un lieu sans vie et le vieux renouvelait les copeaux, un rabot à portée de main. Copeaux qui s'accrochaient au pelage tandis que le vieux, inlassablement, affûtait les biseaux sur la pierre à huile.   

Puis, quand le temps était sec, que les articulations se faisaient oublier, ils partaient le long du chemin. Is n'allaient jamais bien loin, mais enfin quoi, Copain gambadait, humait, pissait, Copain allait de l'avant puis revenait chercher une flatterie de la main, celle qui ne tenait pas la canne, et c'était bien. Parfois, ils levaient une bécasse, un chevreuil détalait quand ce n'était pas un merle qui s'envolait en protestant.

 

Chaque année le vieux attendait les hirondelles avec impatience.

« Tu vois, disait-il à son chien, la vie sans hirondelle serait  sinistre. Elles égaient les soirées. »

Quand la brume effaçait les hautes futaies, que la bruine luisait les toits d'ardoises, le vieux enflammait le bois sec qui garnissait en permanence la cheminée. Une bûche prolongeait en craquetant le feu de St. Jean du petit bois.

Le vieil homme à l'instruction primaire n'était point curieux de littérature.

Ses auteurs, il les tenait de sa jeunesse. Maupassant, Giono, Genevoix. D'un voyage en Suisse, seule liberté lointaine qu'il s'était octroyée à plus d'un demi-siècle d'aujourd'hui, il avait apprécié vallons, estives et hautes cimes. Et pour conserver dans son cœur ces paysages lointains, il avait rapporté de son voyage deux auteurs Helvètes, Ramuz et Chappaz. De l'un il relisait à intervalles Derborence, de l'autre il parcourait fréquemment les Pages choisies.

Le foyer crépitant, il s'asseyait lourdement dans son fauteuil à l'angle de la cheminée, recouvrait ses jambes lourdes d'une liseuse douillette, bourrait lentement, en pincées précises, le fourneau de sa pipe et tirait tout à un pêle-mêle en retard ou à venir de l'almanach Vermot quand il délaissait ses auteurs. Copain se lovait devant l'âtre, poussant des soupirs d'aise. De temps en temps, il levait son beau regard couleur noisette vers son maître. Et c'était chaleureux.

 

Près du ruisseau qui murmure, le vieux monsieur s'assied sur le banc. De grosses veines bleues labourent ses mains fripées. S'il venait ici, désemparé les premières semaines à toutes heures du jour, il ne s'y rend plus à présent que lorsque le soleil  esquisse le rougeoiement du soir. Il vient confier à son chien le fil de la journée. « Et puis tu sais, lui dit-il aujourd'hui, j'ai planté des piments entre les plants de tomates. Du piment rouge, de celui qu'on accroche sur les façades des maisons, là-bas, très loin, mais le nôtre garnira la hotte de la cheminée avant de finir en poudre. Et ce sera une année à fruits, mon vieux Copain, le cerisier est tout couvert et il me faudra percher les branches des pommiers. Pour sûr on fera du bon cidre cette année. Tiens, j'ai reçu une carte postale des petits, ils sont en classe verte dans une sorte de ferme école, c'est bien pour eux ».

Pensif, le vieil homme laisse passer un long silence. Dans le saule qui couronne le banc, un merle siffle et babille. «Quand même reprend-il, en voilà une drôle d'idée de me quitter quand tout est joyeux et flambant neuf. On avait encore du chemin à faire tous les deux.  On s'aimait bien, hein ? On s'aime bien…

Et le vieux soupire.

Il y a dans ses yeux d'un bleu délavé comme un immense renoncement. Mais deux hirondelles frôlent le feuillage en trissant. Alors le regard du vieux s'allume.

« Que veux-tu, c'est comme ça, dit-il. » Il se lève avec raideur, plante sa canne en avant, regarde le ciel, le sombre du ciel qui s'éteint, cherche la première étoile, « ben oui tu es là, allez viens, on rentre à la maison ».

                                

 



31/07/2011
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