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Extrait "Les routes de la faim"

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Aube lumineuse sur Narzuiga. D'abord on ne voit que la mosquée chaulée, coruscante dans le matin pâle. Le village blanc et rose est adossé à la colline. Au milieu des oliviers, des lacets encore. Aïcha se tourne vers Alix. Elle tente un sourire :

 - Nous arrivons chez ma cousine Malika. Tu pourras te reposer.

Alix enfin se détend. Elle baille, frictionne énergiquement ses cheveux courts. Elles sont hébétées, survivantes d'un terrible cauchemar mais fourbues, brisées même. Elles reviennent de l'enfer. Les nerfs lâchent tout à coup, elles se mettent à rire... jusqu'aux larmes.

Aïcha baisse la vitre. Froid de l'aube. Un âne brait. Redoublement des rires. Et la voiture tangue joyeusement dans le dernier virage.

Le premier coup de feu vient comme ça. Un claquement sec, étonnant, et les oiseaux se taisent. D'instinct, Aïcha lance la voiture à l'abri d'un mur. La peur fixe leurs regards mais elles sont indemnes. La poussière est retombée. Sous le figuier voisin, la brise joue avec les feuilles grasses. Les deux femmes immobiles, contractées, respirent à peine. Une éternité. Elles attendent le second coup de feu qui les atteindra, la lame qui sournoisement va leur trancher la gorge.

Aïcha a la pâleur du marbre. Alix sent la sueur perler dans son dos."Alors, on peut mourir comme ça, pense-t-elle, dans la seconde, c'est trop injuste... Seigneur gardez-moi en cette aube magnifique, je veux encore profiter de l'ombre et de la lumière, des oiseaux, de la chaleur, de la terre rouge et des murs blancs, du figuier qui frémit là, des cèdres tranquilles, ce serait injuste Seigneur, j'ai tout à connaître et si peu de temps pour aimer, ne laissez pas commettre ce châtiment sans raison, je ne veux pas mourir, ne me tuez pas !"

Les derniers mots jetés comme un cri claquent dans l'air alourdi par l'anxiété. Aïcha, elle, se tasse dans son siège : "c'est fini, ils vont nous tuer". Elle ferme ses yeux en crispant les paupières.

Quelque part des chiens hurlent en réponse au cri. Les chiens hurlent et nulle rafale.

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Extrait Les routes de la faim Editions CLC 

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05/11/2009
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