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Extrait "La véritable histoire de Julien Lefrançois"

- Frère, es-tu capable de garder un lourd        secret ?

Il est vraiment bizarre, Youssouf, aujourd’hui, pense Julien. Aurait-il eu la révélation tant attendue du Dieu Africain ? Sûr qu’il va me révéler ses états d’âme, à moins qu’il s’agisse d’une nouvelle chanson de Bob Marley… Va savoir ! Ou bien peut-être a-t-il reçu de mauvaises nouvelles de maman Martha, tourneboulée par son nouvel amant que You n’apprécie pas du tout. Ou encore il a abusé du chanvre « l’herbe de la sagesse ».

Mais Youssouf poursuit :

- J’ai un grand secret à te confier. Puis il ajoute : c’est une question de vie ou de mort.

Diable, pense Julien, il vient de dire une chose terrible, avec une mine de conspirateur sinistre. Dans quel pétrin s’est-il précipité ?

- Vas-y, accouche, répond Julien goguenard. Tu  as des ennuis ? Besoin d’aide ?

Youssouf se dirige vers la porte, l’entrouvre, passe sa tête par l’entrebâillement. La coursive est déserte. Il referme la porte, rejoint son ami.

 - Tu sais, la plage arrière, près de la coupée…

Julien attend la mystérieuse confession.

 You fouille dans sa poche, extirpe la clef.

 - Voici la clef du placard à fauberts de la plage arrière…

 - Eh bien ? C’est ton nouveau garde-manger ?

 - Ne plaisante pas, frère. Je suis allé à terre…

 - Mais tu sais que c’est interdit !

Youssouf sourit.

 - Je ne suis pas revenu seul. Une femme…

Julien bondit hors de sa couchette.

 - Tu as kidnappé une bonne amie ?

 - Pire, frère, pire. J’ai ramené une femme ! Cachée dans le placard dont j’ai la clef.

Julien manque s’étouffer.

- Tu as embarqué une passagère clandestine ? Non mais, je rêve !

- Pas si fort ! Souffle Youssouf. Tu vas ameuter tout l’équipage. Je n’ai pas pu faire autrement. Elle était menacée de mort…

 - Qui la menaçait ?

 - Je ne sais pas …

 - Pour quel motif ?

 - Je ne sais pas…

 - Qui est-elle ?

 - Je ne sais pas…

 - Alors, elle est dans le…

 - Oui, admet Youssouf.

 - Ben, ben on est frais !

 - Tu comprends…

 - Non, je ne comprends pas, s’emporte Julien. D’abord, tu files à terre, Dieu seul sait pour quoi faire ! Ensuite, tu ramènes une femme à bord… en toute clandestinité. Non mais, bougre d’idiot, sais-tu que tu risques d’être foutu à la porte, sans parler de la prison !

 - Ecoute Julien, elle est là, faut faire avec !

 - Et on vous a laissé monter à bord ? Tous les deux ?

- « N’a qu’un œil » a fermé celui qui lui reste…

- Evidemment, si tu t’adresses au plus demeuré !

- Maintenant, faut que je te dise. Quand tout le monde sera dans sa bannette, j’irai la chercher.

 - Pour l’emmener où ? S’inquiète Julien.

- Ben, ici…

 - Quoi ? Et le chef de bordée, tu y penses ?

 - Justement, sourit You, demain y aura pas de chef de bordée…

 - Et pourquoi ça ?

 - Y sera malade.

 - Comment sais-tu ?... Oh non ! Sa maladie, c’est toi qui… ?

 - Savais pas comment faire autrement…

Anéanti, Julien se tasse dans sa couchette.  De sérieux ennuis commencent, se dit-il, et si cette femme se réfugie ici, je serai complice, adieu la marine…

 

 

Minuit. You gratte légèrement contre la porte du placard. « C’est moi, Youssouf », murmure-t-il.

Il ouvre doucement la porte. La voici, recroquevillée entre les seaux, les balais- brosses et les vadrouilles. Elle tient en mains un pistolet.

- Rangez ça, dit-il d’un air consterné, suivez-moi sans bruit.

Aussi silencieux que leurs ombres, ils descendent des escaliers de service, raides et étroits, se hâtent dans des coursives interminables.

Youssouf referme délicatement la porte du poste d’équipage, qu’il bloque avec une chaise.

Dans l’attitude d’un coupable face aux jurés, Julien observe l’intruse. Première constatation, elle ressemble à un homme. Les traits de la clandestine sont durs, mais ils témoignent aussi de son état de fatigue. Elle porte un pull de lainage, un jeans, elle est chaussée de tennis.

 - Je m’appelle Julien, dit-il sans avancer.

Elle ne répond pas, et le silence devient pesant.

Youssouf se racle la gorge, passe devant l’étrangère.

- Vous dormirez dans ma couchette. Julien et moi, nous partagerons la sienne.

Elle observe la couchette, puis la porte, se dirige dans un frôlement vers la couchette de You, se saisit du polochon, le change de place de façon à pouvoir regarder la porte.

Son attitude a changé, pense You. Elle était terrifiée, maintenant la voici déterminée. Son regard est aussi froid que celui d’un reptile.

Julien, penaud, reste debout. Elle n’a pas prononcé une parole, pire, elle est hostile.

 - Eteignez la lumière !

Elle a dit ça comme un ordre, d’une voix autoritaire. Julien demeure statufié. Inquiet, You, qui commence à culpabiliser, répond lentement :

- S’il vous plaît, m’dame, donnez-moi votre pistolet. Je vous le rendrai quand vous aurez débarqué.

- Pas question ! Réplique-t-elle sèchement. Elle conclut sur un ton agacé : éteignez donc cette lumière !

Obscurité.

Les deux garçons, en tâtonnant, s’allongent tout habillés.

Dans le silence de la chambrée, ils l’ont entendue gagner, d’un bond, la couchette supérieure. Elle est souple comme un fauve, pense Youssouf. C’est une tueuse, se dit Julien. Jamais, ils n’ont entendu à ce point le ronronnement des machines, tant leurs sens sont exacerbés.

Echafaudant mille scénarii, Julien imagine les activités secrètes de la clandestine. Agent secret, tueuse à gage, policière, voleuse. Voleuse, non. Policière, non plus ; elle aurait montré sa carte. Reste agent secret ou tueur à gage. Ses yeux, d’un bleu livide, ses yeux froids, son regard farouche, sec comme une claque, ce regard là est celui d’une tueuse, conclut Julien.

Et son imagination l’entraîne dans un gouffre où se mêlent l’effroi et l’envie de fuir. Mais il la sent tendue, aux abois, sur la défensive. Surtout, ne rien tenter. Mais ne pas dormir non plus. Surveiller.

      Extrait "La véritable histoire de Julien Lefrançois"  Serge Dupont-Valin pr Editions Bayard Jeunesse



10/11/2009
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